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Le Shift Project, Think Tank militant de la transition énergétique, a récemment publié un rapport  sobrement intitulé “Déployer la sobriété numérique”. Il y est question du constat assez alarmant sur la consommation exponentielle des ressources permettant de faire fonctionner les “nouveaux usages” associés à la révolution numérique que nous connaissons; ainsi que de pistes de solutions dans la suite logique de cette prise de conscience. Parmi les pistes explorées, concevoir des systèmes d’information durables est celle qui a le plus retenu mon attention. La démarche proposée s’appuie en effet essentiellement sur une approche bien connue depuis une vingtaine d’années qui est celle de l’urbanisation des systèmes d’information. Cette discipline qui se donne notamment pour objectif de penser l’évolution d’un système d’information sur le long terme et est à l’origine de la pratique de Schémas Directeurs qui fleurissent depuis à peu près tous les 5 ans dans les grandes structures. Le rapport du Shift Project donne plusieurs pistes de réflexion intéressantes. Je me propose dans cet article, d’explorer les  possibilités d’intégrer la dimension écologique à l’exercice de schéma directeur informatique.

Que nous apprend le rapport du Shift Project?

Pour bien définir le sujet, il convient de rappeler en substance ce que décrit le Shift Project dans son rapport en quelques points clés, à savoir que les impacts écologiques associés à l’informatique sont essentiellement le fait :

  1. du processus de production des équipements (individuels et collectifs), avec des  coefficients multiplicateurs associés aux durées d’obsolescence et aux coûts écologiques d’acheminement.
  2. de la consommation électrique des différents équipements (infrastructures et réseaux), pour laquelle on a 4 leviers d’action :

a ) la performance énergétique des équipements eux mêmes

b) la frugalité des traitements réalisés, avec sur le banc des accusés les logiciels surdimensionnés (les fameux “obésiciels”)

c) la rationalisation des volumes de données tout au long de leur cycle de vie

d) l’évolution des usages des utilisateurs suscitée par une prise de conscience

On peut noter à ce stade que ces différents leviers d’action reprennent peu ou prou ce qu’on connaît des différentes couches d’architecture de l’organisation (infrastructures – logiciels – fonctions – processus). On peut donc se dire que nous sommes en terrain connu.

 

Le schéma directeur, une démarche qui s’inscrit intrinsèquement dans la rationalisation des ressources.

Si on regarde dans le détail, on peut déjà pointer le fait que la démarche d’urbanisation du système d’information rejoint intrinsèquement la démarche de rationalisation des ressources puisqu’elle est elle-même construite selon le principe d’optimisation et de mutualisation. L’objectif de la démarche est par principe de considérer le système d’information non pas comme un espace d’innovation infini mais bien comme un système fini dont les éléments sont connus et clairement identifiés. C’est là tout l’objet du travail de cartographie du SI qui constitue en général le point de départ de la démarche. Le plan de transformation qu’est le schéma directeur est donc par essence aligné avec le principe d’optimisation et de rationalisation des ressources.

 

Intégrer l’écologie à la stratégie 

On peut également aller plus loin pour mettre en valeur la dimension écologique de l’urbanisation. Celle-ci prévoit en effet que les évolutions du SI ne sont pas intrinsèquement bonnes ou mauvaises mais à évaluer au regard d’objectifs stratégiques. Dès lors, on peut considérer la réduction de l’empreinte carbone du SI comme un objectif stratégique dans lequel on souhaite inscrire l’évolution du SI. On aurait dès lors un certain nombre d’outil d’action très intéressants pour parvenir à ses fins : les cartographies que nous avons évoquées, les règles d’urbanisme intégrant la dimension “green” pour autoriser ou non les nouveaux développements, les pattern de développement étant reconnus comme spécifiquement économes, la notion de dette technique explicitement mentionnée dans le rapport qui peut intégrer une dimension de dette écologique, la rationalisation du parc logiciel etc… 

Confrontation entre logique écologique et économique

Néanmoins, il peut également être intéressant de rappeler quelques réalités venant contrebalancer les points précédents. Aujourd’hui, les développements spécifiques sont devenus très minoritaires dans les organisations, qui ont plutôt tendance à intégrer des solutions “clé en main”. Derrière les “obésitiels”, il y a donc des solutions d’éditeurs et derrière les solutions éditeurs, il y a un modèle économique basé sur la notion des besoins partagés par des clients. Tous les clients n’ont pas le même besoin et c’est toute la valeur ajoutée de l’éditeur que de proposer une solution suffisamment paramétrable et modulaire – donc complexe – pour s’adapter aux besoins spécifiques de chaque client. Certes, les éditeurs peuvent essayer de travailler à optimiser leur solution, travailler la modularité et la frugalité, mais ne peuvent pas pour autant compromettre leur modèle économique. Il faut donc plutôt partir du principe que si les organisations peuvent faire le choix de rationaliser leur offre de service, elles n’ont pas nécessairement la main pour optimiser les solutions en tant que telles. Le levier se situe plutôt au niveau de la politique d’achat, où les labels d’éco-conception tendent  à prendre de plus en plus d’importance.

 

En conclusion

Au final, il peut être utile de rappeler que le défi de la sobriété numérique et l’urbanisation des systèmes d’information ont au moins en commun :

  • de devoir bénéficier d’un fort portage politique de la part de la gouvernance d’entreprise
  • de s’inscrire dans une logique de “petit pas” pour l’atteinte d’un objectif de long terme
  • de souvent entrer en confrontation avec des intérêts économiques de court terme.

Ainsi, on peut affirmer que si les pistes avancées par le rapport du Shift project sont intéressantes, toutes ne sont pas porteuses du même potentiel. L’approche analytique orientée sur la mesure des impacts écologiques semble à mon sens très difficile à mettre en place dans la pratique. A contrario, l’approche de rationalisation prônée par l’urbanisation semble plus prometteuse et peut facilement s’intégrer dans des schémas existants à faire évoluer pour intégrer cette nouvelle problématique.

 

Pour Garder l’essentiel :

  • L’urbanisation des systèmes d’information est un exercice de rationalisation.
  • Le schéma Directeur est un instrument adapté pour réduire son impact écologique.
  • L’expérience montre que les perspectives visionnaires sont souvent contrecarrées par la logique d’entreprise, ce qui implique d’être prudent dans la démarche.

     

    Clément BISOT

    Clément BISOT

    Consultant en Systèmes d'Information