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Crédit photo : Kristaps Ungurs, https://unsplash.com

L’ARCEP, l’autorité de régulation des communications électroniques des postes et de la distribution de la presse, est en général chargée de taper sur les doigts des opérateurs telecom qui ne respectent pas leurs engagements de couverture téléphonique ou de déploiement de fibre.

Le 15 décembre dernier, l’autorité a pourtant publié un rapport intitulé “Pour un Numérique Soutenable“. Par sa simple existence, cette publication démontre au moins deux choses : tout d’abord, la sobriété numérique est un enjeu croissant d’aujourd’hui qui prendra une place centrale demain. Deuxièmement, l’autorité suggère qu’il est pertinent de voir son rôle s’élargir à l’avenir pour réguler les enjeux liés au numérique.

La sobriété numérique est un sujet qui, comme la transition carbone, nécessite une approche rationnelle, basée sur des chiffres et des échelles de valeur. Actuellement, très peu d’organisations ont la connaissance de leur empreinte carbone liée au numérique. Pourtant, celle-ci grandit de façon exponentielle depuis plusieurs années et la numérisation de tous les aspects de nos vies personnelle et professionnelle semble indiquer que cette trajectoire n’est pas prête de s’arrêter.

La toute puissance du solutionnisme technologique semblant révolue, un équilibre est à trouver afin d’arriver à une consommation “raisonnable” du numérique, qui satisfasse les besoins de la société tout en prenant en compte l’exigence environnementale. Tout le monde étant d’accord sur ce point, comment s’y prend-on ? C’est à cette épineuse question que ce rapport tente d’apporter des pistes de réflexion.

Qu’est-ce que l’empreinte environnementale du numérique ?

Tout d’abord, de quoi parle-t-on quand on parle d’empreinte environnementale du numérique ? Rappelons en préambule que le numérique représente 3,7% du total des émissions de gaz à effet de serre dans le monde, avec une croissance importante (+9% de consommation d’énergie par an).

L’ARCEP cite un certain nombre de chiffres qui permettent de comprendre la situation en France, en particulier la répartition de l’empreinte d’émission des GES (gaz à effets de serre) pour le numérique :

  • les réseaux occupent 5%,
  • les centres de données (Google, Youtube, Netflix, …) 14%,
  • les équipements terminaux 81%.

Pour ces derniers, sont bien sûr pris en compte les émissions liées à leur fabrication. Les téléviseurs représentent près du quart des émissions, directement corrélées à la taille des écrans. Mais l’empreinte environnementale ne s’arrête pas à l’émission de GES et les terminaux ne sont pas en reste non plus sur ces sujets : ils représentent 75% des ressources consommées et 83% des consommations en eau de l’empreinte totale du numérique.

Ainsi, ces chiffres mettent l’église au centre du village : c’est bien du côté des terminaux que les potentiels gains sont les plus forts, ainsi, dans une moindre mesure, que sur les centres de données. 

Un sujet en manque de méthodologie

L’ARCEP précise également que les résultats diffèrent selon les études, et plaide pour la mise en place de mesures précises, avec une approche unifiée.

Des démarches sont néanmoins en cours, à l’image de la mission conjointe confiée par le Gouvernement sur la quantification de l’empreinte environnementale du numérique à l’ADEME et à l’ARCEP ou à la mise en place de l’article 13 de la loi AGEC qui vise notamment à répertorier certaines données utiles à la quantification de l’empreinte environnementale du numérique.

L’ADEME accompagne également un projet de recherche, Négaoctet, pour développer un référentiel d’évaluation des impacts environnementaux des services numériques basé sur une approche d’analyse du cycle de vie (ACV) en vue de leur écoconception.

Un ensemble de propositions aux mains des politiques

Une fois dit tout cela, que fait-on ? L’autorité identifie tout d’abord les acteurs pour chacun des types d’émetteurs identifiés (terminaux, réseaux et centres de données). Elle apporte une série de préconisations, la plupart s’appuyant sur la régulation et non la contrainte financière. 

La régulation par la donnée est l’approche préconisée par l’ARCEP. Pour l’autorité, le premier enjeu est de pouvoir accéder aux bonnes données, grâce aux bonnes mesures et à la mise en place d’indicateurs en fonction des acteurs identifiés. Cependant, Next Inpact rapporte que si “l’ambition était au départ de les publier dans ce rapport, […] elles arriveront dans un second temps, dès le début 2021 pour une partie d’entre elles. Dans tous les cas, l’objectif est « d’en disposer le plus rapidement possible »”.

Le régulateur peut également intégrer l’enjeu environnemental dans ses actions, par exemple en encourageant la transition des réseaux fixes vers la fibre (moins consommatrice).

Enfin, et on arrive sur la partie la plus délicate, il s’agit de renforcer les incitations des acteurs économiques et des utilisateurs. 

Plusieurs types de mesures sont proposées par l’ARCEP sur ce sujet, par exemple :

    • Inciter à la limitation des renouvellements de terminaux : le rapport indique que les smartphones ont une durée de vie estimée à 23 mois, ce qui est sans doute le levier le plus aisé à réguler. Il s’agit autant de lutter contre l’obsolescence logicielle que permettre la réparabilité, la récupération et la réutilisation des terminaux, ou encore d’agir sur les pratiques commerciales et publicitaires qui incitent au renouvellement.
    • Encourager des pratiques plus responsables des éditeurs de services les plus consommateurs. Il s’agit de mettre en œuvre des pratiques visant à réduire la bande passante de certains services majeurs : désactivation par défaut de l’auto-play, réduction de la résolution par défaut
    • Développer une expertise plus fine des pratiques des centres de données. Des solutions peuvent en effet être trouvées pour optimiser le fonctionnement de ces infrastructures essentielles.
    • Mettre en place un baromètre environnemental et des outils de mesure et de comparaison pour aider au choix du consommateur.

Comment se préparer au mieux ?

On le comprend en filigrane, le numérique va donc cesser progressivement d’être un espace de l’infini, du cloud lointain, de la croissance exponentielle. Notre monde étant fini, des limites vont être posées. 

Il ne s’agit pas d’écarter a priori des technologies mais de se focaliser sur les usages, se fixer des objectifs pour rendre ce numérique soutenable et se doter de données pour piloter cette trajectoire.

Ainsi, à l’échelle d’une organisation, plusieurs points paraissent importants à aborder dès maintenant :

  • Développer une culture du numérique dans nos organisations, sur tous les points, et notamment sur la sobriété numérique : cela passe par de la sensibilisation, des formations, de la communication ;
  • Mesurer et quantifier pour se situer. C’est une étape incontournable qui permet de poser des chiffres et rendre concret l’empreinte carbone de son organisation. Plusieurs méthodologies peuvent être utilisées, avec des granulométries plus ou moins fines en fonction de l’objectif final. C’est également un point nécessaire à la sensibilisation et la communication ;
  • Enfin, se fixer des objectifs au regard de sa situation actuelle, déterminer une trajectoire, et les actions nécessaires à sa mise en œuvre. Cela peut passer par un renouvellement plus distant des terminaux, par des options limitant le doublement des appareils (double SIM pour les téléphones portables, permettre l’utilisation de l’ordinateur portable pour des usages personnels), des choix d’hébergement ou de logiciels intégrant de (vrais) critères d’empreinte environnementale, une rationalisation de son S.I. pour éviter les doublons, une hygiène numérique saine (ne pas laisser remplir son cloud), etc.

Ces actions seront différentes suivant la situation de chacun mais, plus tôt elles seront prises, et plus elles seront adaptées au monde de demain.

 

Pour aller à l’essentiel :

Le numérique occupe une place croissante dans l’empreinte environnementale de la France et aura donc sa part à prendre afin d’atteindre les objectifs de réduction des gaz à effet de serre. Pour ce faire, l’ARCEP a publié un rapport dressant le diagnostic de la situation actuelle et des propositions pour construire un numérique soutenable. Parmi celles-ci, la régulation par la donnée, qui nécessite de construire une méthodologie commune de mesure de l’empreinte environnementale du numérique et de se doter d’indicateurs et d’objectifs chiffrés, tient une place centrale. Dès aujourd’hui, il est nécessaire que les organisations s’emparent du sujet pour être prêtes au monde de demain.

Julien HAUTEMANIERE

Julien HAUTEMANIERE

Consultant en stratégie numérique